Un regard psycho-généalogique

Décryptage
Cheminement

Il est des histoires entendues qui créent des résonances, des éclairements, et provoquent des réflexions qui ouvrent un espace de conscience. L’histoire de Sylvie est de celles-là. Sylvie est une femme de quarante ans, dans la maturité de son âge ; elle vient à ce stage de trois jours pour prendre un temps pour elle ; elle marque sa présence, assise, elle a su créer autour d’elle un espace manifesté par une couverture qui lui couvre les jambes, des coussins derrière elle, de part et d’autre de là où elle est. Elle parle bref, semblant se méfier de comment sa parole peut être entendue ; elle dit sa fatigue, sa lutte professionnelle pour faire respecter son autorité, ses interrogations sur l’évolution de là où elle travaille. Sylvie vient avec une question, un besoin d’être aidée à trouver réponse à cette question qu’elle se pose : Sylvie est une maman de deux enfants qui maintenant sont grands, adolescents en phase de devenir adultes, elle laisse entendre qu’elle a élevé pour l’essentiel seule ces deux enfants ; il n’est question ni du père, ni d’un compagnon. Et Sylvie, dans son attention portée à bien faire, ressent le besoin d’être aussi aidante à ce moment de la vie de ses enfants ; elle se pose la question de savoir comment elle peut aider ses enfants à se détacher d’elle. Pour dire la charge de ce qu’elle a porté, elle indique qu’elle s’occupe aussi en ce moment de neveux et de nièces, qu’elle rend visite régulièrement à son frère alité. Son frère habite un village ; il participe au comité des fêtes qui organisait des animations et à la fin d’une journée réussie de début d’été, qui a connu le succès attendu, le rafraîchissement de ceux qui ont concouru aux festivités est assuré par le traditionnel tour dans la piscine. Son frère se prête volontiers au jeu, empoigné par qui par les pieds, par qui par les bras, pour rejoindre d’autres amis dans une piscine confectionnée avec de grosses bottes de paille si bien compactées qu’elles offrent une résistance satisfaisante ; elles sont entassées pour constituer les côtés de la piscine, il suffit de recouvrir le fond et les côtés de ce bassin d’une grande bâche de plastique épais pour obtenir la piscine nécessaire à la fête. Malheureusement la nuque heurte le bord de la piscine improvisée, il perd connaissance. La fête tourne mal ; le diagnostic posé par les médecins hospitaliers est terrible ! La moelle épinière a été atteinte au niveau des vertèbres cervicales, lors du choc contre le rebord de la sinistre piscine ; cet homme est tétraplégique. Lorsque Sylvie vient à ce stage, son frère avec un courage exemplaire suit une rééducation, il progresse et il a l’espoir chevillé au corps de réussir à gagner en autonomie, peut-être réussir à remarcher. Quelle difficile place des hommes dans cette famille ! Un compagnon absent pour Sylvie, un père manquant pour ses enfants, un frère paralysé. A mesure que Sylvie se sent plus en confiance, à mesure que la conscience chemine dans le projet qui a conduit Sylvie à prendre un temps pour elle-même, c’est l’histoire des hommes de la lignée paternelle de Sylvie qui se dévoile et se déroule. Le grand-père paternel est mort à la guerre 14 ; le père de Sylvie était pilote d’hélicoptère ; son appareil s’est écrasé en Algérie lors du conflit pudiquement appelé à l’époque « opérations de maintien de l’ordre », il est mort dans cet accident ; le fils est paralysé après un accident stupide, il est cloué sur un lit dans une dépendance contre laquelle il va lutter avec toute son énergie et l’aide de toute sa famille ; Sylvie se bat professionnellement pour faire admettre son autorité de femme, responsable d’un organisme de protection sociale, en quête de comment aider ses enfants à prendre leur place d’adulte.
L’histoire de Sylvie est doublement exemplaire d’abord des traces généalogiques, de ces blessures qui se répètent, se retrouvent étonnamment sur plusieurs générations ; l’histoire rapportée par Anne Ancelin-Schützenberger (« Aïe, mes aïeux ! » pages 129 et 130) illustre ces répétitions qui pourraient paraître incroyables ou le fait d’un hasard malheureux si les exemples n’étaient pas si multiples. Roger, médecin,  accompagne son fils de six ans à l’école pour la première fois ; à l’angle d’une avenue, il a un accident banal de « tôle froissée ». Interrogé sur cet accident, Roger en vient à se remémorer qu’il a eu, lui aussi, un accident de voiture : quand il avait six ans, il va pour la première fois à l’école un premier octobre. Roger, piqué de curiosité, finit par découvrir que son propre père a eu aussi un accident, à six ans, en allant à l’école et que son grand-père paternel, qui se prénomme aussi Roger, lui, n’était pas allé à l’école, son père venant d’être tué à Verdun en 1916 ; sa famille était trop pauvre, il a dû aller garder les vaches. Mais au-delà, l’histoire de Sylvie révèle un autre aspect des transmissions psychiques : dans cette lignée, tout se passe comme si l’homme devenu père ne pouvait pas tenir sa place. Il tombe au « champ d’honneur », un mystérieux sacrifice le conduit à disparaître des vivants. Certes la transmission s’allège : Pierre, le frère de Sylvie, n’est heureusement pas mort, il a été malencontreusement victime de cet accident, alors qu’il se dévouait pour le comité des fêtes du village où il habite. Mais lui aussi est couché et c’est avec une volonté et un courage hors du commun qu’il cherche à se relever.
Il est des moments où la petite histoire rejoint la grande histoire. Il y a des vies personnelles qui révèlent des évolutions sociales. Les dernières décennies viennent poser la question des places. Peut-être jamais dans l’histoire humaine – sauf au moment de la Révolution française ou de bouleversements sociaux et historiques violents- n’y a-t-il eu transformations aussi profondes des éléments qui conditionnent la vie humaine, dans beaucoup de ses dimensions. Chance exceptionnelle qui a permis à l’individu de se libérer des contraintes, des pressions et des hypocrisies sociales, des stéréotypes de comportement liés au passé, des places convenues et emprisonnantes. Mais le regard porté sur cette évolution individuelle et sociale constate une dislocation des points de repère, un face-à-face avec soi-même qui conduit à l’absence de limites à moins que ce ne soit à l’angoisse, le désordre intérieur, la souffrance personnelle. Le délitement du lien social devient l’une des caractéristiques importantes des sociétés développées, sans que l’on sache ce qui est la conséquence des évolutions socio-économiques et ce qui relève de la perte des identités et des solidarités traditionnelles.
L’histoire de la lignée des hommes dans la famille de Sylvie révèle un étonnant lien qui traverse le XX° siècle. C’est ce lien que nous allons mettre en évidence en percevant progressivement la compréhension qu’il donne de la psyché individuelle et des évolutions sociales. La place des hommes est interrogée par ce récit où la petite histoire personnelle et familiale rejoint la grande histoire. Qui ne voit ou n’imagine la souffrance de ces millions d’hommes tués, des blessés à la guerre, l’effort, la tentative de reprendre, recommencer une vie encore marquée parfois dans la chair par les combats, dans l’esprit par des images répétitives ? Mais il y a aussi la souffrance de ceux qui se retrouvent privés d’un fils, d’un compagnon, d’un mari, d’un père ; souffrance pour certains vite oubliée, souffrance pour d’autres quotidienne de voir et subir les séquelles physiques et psychologiques,  même silencieuses, d’un proche. La grande histoire par moments envahit les petites histoires : combien d’hommes, de familles, brusquement, ont vu leurs conditions d’existence transformées, bouleversées, basculer dans le drame ? Cette histoire collective a eu des conséquences si profondes, individuelles. Où conduit le regard porté sur ces conséquences ? Les traumatismes, les blessures psychologiques sont aujourd’hui reconnus tellement qu’à juste titre des équipes spécialisées de psychiatre et de psychologues se déplacent lors d’événements marquants, susceptibles de laisser des traces traumatiques fortes : catastrophes naturelles, attentats, agressions de public sensible (telle cette prise d’otage dans une école). Une guerre a un impact individuel et collectif qui peut être majeur ; la guerre de 1914-1918 n’a pas sans raison été appelée la Grande Guerre, par ses caractéristiques : durée, armes utilisées, violence, pertes humaines. Ses conséquences humaines personnelles ont été montrées ; les conséquences familiales et sociales ont moins été analysées dans une dimension temporelle plus longue. On admet – depuis quelques décennies, avec le recul du temps et l’ouverture des esprits – les traumas de guerre aussi des hommes de cette guerre ; mais qu’en est-il des prolongements indirects familiaux ? Doit-on aussi considérer l’interrelation de l’individuel et du social et pouvoir parler de trauma social de guerre, à mesure que l’on retrouve cette trace dans l’histoire généalogique individuelle et familiale ? Quel impact sur l’évolution sociale un trauma collectif pourrait-il avoir ?

 

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